nous tournons en rond dans la nuit

(A propos des paysages inversés_images traversantes)

Pourtant, au départ, c'est comme un rêve. Des images flottent dans l'atelier. Images-écran, images-poussière – impalpables. Ce sont des photographies de paysage projetées sur de grands papiers blancs, tendus sur des panneaux de bois. Images de repos, paysages d'Arcadie : lieux communs.
La légende dit : Vesuvio, Séracs de la Jonction, Mont Damavand au cône blanchi. Oui, ça commence par des légendes, des images que l'on se passe – éclatantes. Cartes postales, publicités, fonds d'écran. Les images passantes se font persistantes. Elles s'échouent sur nos écrans d'ordinateur, collent à la rétine comme des mouches, s’agglutinent en masse épaisse et visqueuse. Le regard se voile, on ne voit plus qu'elles, on ne voit plus. L'homme cherchant à représenter le monde hétérogène et changeant, le fige et l'enferme, le vide de sa vitalité brute et en condamne l'accès. En voulant reconstruire le monde à son image, à coups d'utopies du progrès et de violences entropiques, il alimente le feu qui le consume. In girum imus nocte et consumimur igni. Nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes dévorés par le feu.

Les dessins de Didier Montmasson prennent comme matière première ces images trop simples et trop lisses pour en montrer la face cachée, l'envers, ce qui se trouve derrière ou en dessous, ce qu'on ne voit plus. Il nomme ses dessins paysages inversés_images traversantes. C'est qu'il s'agit bien là, pour lui, d'entreprendre une traversée des images : les percer pour tenter d'y voir quelque chose, autre chose qu'un grand Tout, stable et cohérent. D'abord, agrandir les images, les projeter à l'échelle du corps comme pour pouvoir passer au travers, les observer de plus près, comme de l'intérieur. Les photographies choisies montrent des paysages aux reliefs expressifs : paysages de montagne – lacs et glaciers –, mais aussi cascades, volcans, et paysages urbains. La précision des dessins et leurs tracés au goudron rappellent les caractéristiques médiumniques de la photographie – Nicéphore Niépce a réalisé ses premiers tirages à base de bitume de Judée. La totalité harmonieuse de l'image est décomposée par des traits nets, nerveux, qui font ressortir des éléments de structure, des parties les plus fondatrices aux blocs les plus erratiques. Ils donnent à voir l'épaisseur de millions d'années inscrite dans les strates et failles du paysage, nous rappelant que les roches sont des témoins muets de l'histoire.

Mais les températures se réchauffent, et la mer monte : c'est le grand lavis dans lequel le paysage s'en va noyé sous la nappe d'eau. Les tracés
bitumeux dégoulinent : c'est une mer de boue, un champ de bataille –
photographie / peinture sans fin s'affrontant, le dessin bavant bégayant, se livrant doucement à la couleur qui fait tourner brunâtre l'image tel un tirage photographique qui aurait viré. Inondée l'image sombre derrière le support.
Et quand les grands papiers tournent le dos, c'est comme des brûlures.
C'est le grand incendie du monde. Où sont passées les vedute ? Il n'y a plus de vue, il n'y a plus de paysage. Ce ne sont que formes molles, lignes défaites, chaos de plaques grisâtres se chevauchant. Paysage fantôme dansant disparaissant.
Les masses sombres s'élèvent faiblement en ruines de murs et de crêtes fondues. Les failles se creusent et les paquets de glace, lentement, se décrochent, emportant dans leur chute des petits pans de l'histoire – séracs s'écrasant en froissure étoilée vaisseau éclaté. C'est un grand naufrage. La montagne affaissée, gisant là comme bête morte, poils aux flancs noirs collés. Oui, on a tué la montagne, à coups d'images petites et fausses, de déchets gigantesques, et de rêves d'hommes devenus trop grands. Avant de se brûler les ailes, les papillons continuent de danser aveuglément dans la nuit autour de la flamme.

Walter Benjamin voyait dans le progrès une violente tempête menant droit à la catastrophe. Mais cette catastrophe constituait paradoxalement à ses yeux la condition-même d'un renversement. C'est, au fond, au plus près de l'abîme, que les conditions d'un sauvetage semblent à même de nous apparaître le plus clairement. Les paysages inversés, apocalyptiques, de Didier Montmasson invitent à faire l'expérience de la catastrophe, du désastre : ils nous mettent face à la dislocation du paysage. Mais dans le même temps, ils nous font éprouver l'instabilité de tout point de vue et nous font prendre conscience de l'illusion chronique dont nous sommes à la fois victimes et responsables. L'expérience du désastre en tant que « rupture avec l'astre, avec toute forme de totalité », comme l'écrit Maurice Blanchot, permet de se défaire de la représentation figée du monde comme unité close et stable, harmonieuse et raisonnable. Le désastre, la catastrophe, sont alors peut-être bien à entendre au sens lumineux du terme, au sens d'un retournement possible (selon le terme grec strophê) : « C'est le désastre obscur qui porte la lumière. », écrit Maurice Blanchot. Les paysages inversés de Didier Montmasson sont ambivalents : ils disent aussi bien le naufrage, la trahison, que l'espoir, la possibilité toujours renouvelée de suspendre le temps catastrophique pour opérer un renversement positif, un sauvetage. Ils invitent à leur propre retournement, et à un retournement plus large, hors-cadre : un renversement du regard. Une perception nouvelle est susceptible de naître du paysage ruiné. Au dégel de l'image, l'œil s'ouvre.

Lou Dahlab, 2018